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Le point de vue de Gérard Biau (SFdS), déc. 2015

La confrontation à l'incertitude, un enjeu éducatif majeur

Gérard Biau, professeur à l’UPMC, président de la Société Française de Statistique (SFdS)

Biau

Elu à la tête de la Société Française de Statistique (SFdS) au mois de juin 2015, j’ai souhaité que mon mandat soit placé sous le thème de l’explosion quantitative des données (mégadonnées ou big data en anglais) et du rôle essentiel que joue désormais la statistique dans ce monde nouveau. L’accumulation inédite des données, souvent issues du monde numérique, impose à la science statistique de repenser ses paradigmes fondamentaux pour être en mesure d’appréhender des bases de données incommensurables, sonder des sources d’informations variées et permettre de prendre des décisions en temps réel. Relever ces défis autorise à imaginer des applications inconcevables il y a encore seulement quelques années : si je devais citer un seul exemple, je ferais référence à la médecine personnalisée, qui est aujourd’hui l’une des voies les plus prometteuses en cancérologie. Elle consiste à traiter chaque patient de façon individualisée en fonction des spécificités génétiques et biologiques de sa tumeur mais également en tenant compte de son environnement et de son mode de vie. Tout ou partie des décisions thérapeutiques afférentes sont fondées sur des analyses de données complexes et la recherche d’information statistique cachée dans la masse.

Il va donc sans dire que les enjeux scientifiques, juridiques et sociaux issus du traitement statistique de l’information sont immenses. Dans ce contexte, inédit dans l’histoire de la science, il me semble essentiel que les jeunes générations soient confrontées le plus tôt possible dans leurs parcours scolaire aux notions fondamentales de probabilités, d’incertitude et de variabilité statistique, et ceci pour au moins trois raisons :

    1. Les élèves d’aujourd’hui seront les citoyens et les décideurs de demain. Ils doivent donc, à ce titre, posséder les clés et les outils pour lire le monde numérique tout en comprenant et maîtrisant l'usage qui sera fait de leurs données ;
    2. La statistique des données massives représente un gisement extraordinaire d’emplois et de croissance économique : pour mémoire, la commission Innovation 2030, présidée par Anne Lauvergon, a reconnu la valorisation des données massives comme une des sept ambitions pour la France (cf. le rapport de la commission) ;
    3. L’innovation scientifique et les défis technologiques à venir seront interdisciplinaires et les modèles mathématiques de l’aléatoire y joueront à n’en pas douter un rôle essentiel.

Les nouveaux programmes de mathématiques de la réforme du collège me semblent, de ce point de vue, proposer des pistes intéressantes. J’en veux pour preuve les deux attendus de fin de cycle 4 intitulés « Interpréter, représenter et traiter des données » et « Comprendre et utiliser des notions élémentaires de probabilités ». Même si la question de la dispersion d’une série statistique est assez peu évoquée dans les projets de programme, l’enjeu citoyen du premier attendu est cependant bien rappelé : il s’agit de porter un regard critique sur des informations chiffrées pour permettre aux élèves de mieux appréhender l’actualité, qu’elle soit scientifique, économique ou sociale. Voilà un bon éveil à l’esprit statistique ! Quant au calcul des probabilités, les programmes mettent essentiellement l’accent sur une approche par dénombrement en situation d'équiprobabilité, et ce dès la classe de cinquième. Pour intéressante qu’elle soit, cette vision, qui privilégie le calcul et la combinatoire, me semble insuffisante dans la mesure où seule l’approche empirique (et donc, statistique) permet l’expérimentation du hasard et la confrontation au réel. Il y a donc là, à mon sens, une grande marge de progression dans les programmes.

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Je ne saurais terminer cet édito en mettant en avant les activités du groupe Enseignement de la Statistique de la SFdS, et plus particulièrement celles ayant trait à la réflexion sur la place de la statistique dans l’enseignement secondaire. Le groupe Enseignement de la Statistique rassemble tous les membres de notre association intéressés par les questions relatives à la formation en statistique et par les problèmes que pose son enseignement. Il organise depuis de nombreuses années des événements et manifestations variés, ouverts à des publics d’horizons très divers. Citons par exemple :

  • Le Colloque Francophone International sur l’Enseignement de la Statistique (CFIES), qui se tient tous les deux ans et au sein duquel une demi journée est organisée à l’intention des enseignants du secondaire (généralement en partenariat avec l’IREM et l’APMEP) ;
  • Les Journées de Printemps, à destination des enseignants du primaire, du collège ou du lycée. La prochaine édition se tiendra le 16 mars 2016 et aura pour thème : « Enseignement de la statistique et interdisciplinarité ».

J’invite le lecteur désireux d’en savoir plus à visiter le site internet du groupe. On y trouve notamment une rubrique « Ressources » dont les sous-rubriques « Données en accès libre » et « Ressources pour le secondaire » témoignent du souci permanent de notre association d’apporter une aide concrète à celles et ceux qui ont à enseigner la statistique, notamment dans un contexte interdisciplinaire. Signalons également que le groupe a lancé en 2010 la publication d'une revue consacrée aux questions touchant à la formation et l'enseignement de la statistique. Cette revue, intitulée Statistique et Enseignement, est en accès électronique libre. Le prochain numéro de décembre 2015 sera l’occasion du lancement de trois nouvelles chroniques, parmi lesquelles l’éditorial Traverses statistiques s’appuiera sur l’actualité et présentera des éléments susceptibles d’agrémenter les cours de statistique et de probabilités.

En conclusion, je dirai simplement que le raisonnement et la décision statistique seront au cœur des défis de la société numérique de demain, et qu’il me semble donc tout à la fois urgent et important de renforcer leur enseignement. J’invite les sceptiques à méditer la phrase d’Emile Borel, issue de son ouvrage Le Hasard (1914) : « Quels que soient les progrès des connaissances humaines, il y aura toujours place pour l'ignorance et par suite pour le hasard et la probabilité ».

Gérard Biau, le 10 novembre 2015


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