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Le point de vue de Marc Peigné (SMF), décembre 2013

Enseignement : une réflexion qui s'inscrit dans la durée

Marc Peigné, président de la Société Mathématique de France (SMF)

PeignéPour la deuxième fois en 2013, la Société Mathématique de France, par le biais de sa présidente en exercice Aline Bonami au mois de mars, puis de son successeur en décembre, est invitée à présenter un point de vue aux visiteurs du site de la CFEM.

La réflexion autour des questions d'enseignement s'inscrit toujours dans la durée, la SMF ne déroge pas à cette règle : ses prises de position, même si elles répondent parfois à des urgences liées à l'actualité, font l'objet de débats approfondis au sein de ses instances (bureau et CA) et s'inspirent des échanges menés par les membres et les groupes de travail de sa commission d'enseignement.

Au mois de mars, dans son éditorial, Aline Bonami soulignait la capacité fédératrice de la SMF, son ouverture vers des publics variés et son souci de s'adapter aux évolutions de la société; ces caractéristiques et ces objectifs sont bien sûr toujours d'actualité. La lecture des différents éditoriaux de la CFEM durant l'année 2013 est très instructive ; elle montre clairement que cette commission est plus que jamais un lieu de rencontre où se retrouvent des visions très variées. Le point de vue de Jean-Pierre Kahane nous rappelle l'ancrage disciplinaire des réflexions qui y sont menées, ceux de Grégoire Allaire et Anne Gégout-Petit insistent en particulier sur les champs d'application des mathématiques et les métiers auxquelles elles ouvrent. La difficulté d'enseigner est aussi longuement évoquée, l’évolution récente de notre métier est disséquée et une réflexion pédagogique et didactique proposée. Le rôle central de la CFEM trouve ainsi toute sa pertinence.

La période actuelle est pleine d'incertitudes et de nombreux voyants sont au rouge, il ne faut pas se le cacher. « L'enseignement élémentaire est à reconstruire » nous dit de façon énergique Sylvie Bonnet dans son éditorial ; les enseignants souffrent d'une « vraie crise de confiance » et d'un « stress quotidien » insiste Bernard Egger. Le constat est lourd, il vient des représentants d’acteurs du terrain et la SMF les entend. À la demande pressante « d’arrêter la casse », la SMF répond en poursuivant le plus activement possible sa réflexion sur ces questions, tout particulièrement autour des contenus des programmes. Sur la reconnaissance du métier d’enseignant et ses difficultés au quotidien, thème plus éloigné de ses champs habituels de compétence, la SMF doit accompagner le travail mené au sein de la CFEM et mettre sa crédibilité à son service; avec la SMAI et la SFdS, elle peut notamment porter avec force le message auprès des instances décisionnelles. Elle l’a fait encore très récemment sur le dossier des intitulés de licence et de master, dont l’harmonisation, contrôlée par le ministère, va créer de nombreux problèmes : dans le contexte actuel de défiance par rapport aux études en mathématiques, certaines filières sont fragiles et leur existence pourrait être remise en cause par le simple jeu d’une nomenclature qui n’est pas assez explicite et qui rigidifie l'offre de formation.

Le 28 juin 2013, lors de sa journée annuelle, la SMF a organisé une table ronde sur la formation des enseignants. La mise en place des ESPE et l’articulation entre le concours en fin de M1 et la formation disciplinaire et professionnelle au cours des deux années de master étaient au cœur des débats. Ont été tout particulièrement soulignés l’effritement ces dernières années du nombre de candidats aux concours du Capes, le taux élevé de postes non pourvus et, conséquence inévitable, la baisse remarquée du niveau moyen des reçus. Une fragilité disciplinaire qui ne peut donc que compliquer le travail des futurs enseignants, face à des élèves dont le comportement est de plus en plus difficile à contrôler. La formation initiale reste pour la SMF une priorité, le travail qu’elle mène depuis plusieurs années autour des programmes de licence s’inscrit clairement dans cette logique. Cependant, le monde éducatif attend de façon pressante que soit mis en place une formation continue disciplinaire cohérente ; celle-ci doit proposer un retour sur des thèmes fondamentaux des mathématiques afin d’aider les collègues à approfondir leur maîtrise de la discipline, mais aussi à retrouver « le plaisir de faire des mathématiques », souvent érodé après plusieurs années passées en classe ; elle doit aussi être articulée avec les évolutions des programmes (on pense notamment à l’introduction du calcul des probabilités et des statistiques au lycée, évoquée longuement par Anne Gégout-Petit dans son éditorial du mois dernier et dont les bases sont ignorées par de trop nombreux enseignants en exercice) et épauler ainsi les collègues dans leur appréhension de nouvelles facettes des mathématiques ; elle doit enfin les aider à redonner à leur enseignement une cohérence globale que des réformes et ajouts successifs ont pu altérer.

On ne peut que regretter la sourde oreille de nos dirigeants lors de la mise en place à marche forcée de la mastérisation des métiers de l’enseignement il y a quelques années. Les réformes en cours inquiètent toujours les acteurs du terrain. En janvier 2013, la SMF a réuni à Paris les responsables des masters enseignement en mathématiques ; elle reste en contact avec eux, pour les aider à échapper au sentiment d’isolement et de découragement qui naît à force de gérer l’urgence et pour favoriser l’émergence de solutions collectives ; elle suscite aussi des retours d’expérience, afin d’avoir une image la plus fidèle possible de la mise en place des ESPE. Ainsi, ces derniers mois, elle a activé ce réseau pour comprendre comment se déclinaient les Emplois d’Avenir Professeur (EAP) au sein des différentes académies ; le principe de ces emplois est à encourager mais les modalités d’application doivent évoluer, d’autant qu’ils sont très faiblement utilisés (moins d’un EAP en moyenne par master !) et qu’existent des disparités très importantes d’une académie à l’autre.

Lors de la table ronde du 28 juin, par l’intermédiaire de Jean-Pierre Borel, vice-président de la SMF chargé des questions d'enseignement, le ministère a fait part de son regret de ne pas avoir vu remonter d’offre structurée de formation continue lors de la campagne d’accréditation des nouvelles maquettes de master enseignement. Les porteurs de projets, épuisés par des réformes à répétition menées dans la précipitation, ont aussi paré au plus pressé l’année passée, dans un premier temps pour répondre au changement de calendrier du concours écrit du Capes pour la session 2013, puis quelques mois plus tard en proposant une nouvelle version des maquettes pour les années futures. L’urgence est rarement bonne conseillère ! Le ministère ne pourra nier longtemps que les messages envoyés sont incohérents. La menace qui plane sur les IREM, que nous rappelle Fabrice Vandebrouck dans son éditorial, le non-financement de la formation continue pour des collègues en poste qui se voient demander des frais d’inscription exorbitants sont autant de signaux contradictoires, qui démobilisent les enseignants et découragent de nouvelles vocations.

L'élaboration d’une formation continue efficace qui réponde aux attentes du terrain est une urgence à laquelle il faut réfléchir dès à présent; si les contenus de cette formation doivent être élaborés de façon concertée, il ne faut pas oublier que sa mise en place doit se faire dans un climat apaisé et être accompagnée de moyens suffisants.

Marc Peigné, le 20 novembre 2013

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