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Le point de vue de Michèle Artigue, janv. 2016

De nouveaux défis pour un enseignement des mathématiques pour tous

Michèle Artigue, professeur émérite à l'Université Paris Diderot, médaille Felix Klein 2013

Artigue 2015

Nous sommes à l’aube d’une nouvelle année qui sera particulièrement importante pour la CFEM, tant au niveau national qu’international. Au niveau national, les défis sont multiples, comme l’a encore bien montré la troisième réunion du comité de suivi de la Stratégie mathématiques qui s’est tenue le 16 décembre. Une ambitieuse réforme curriculaire se met en place, renouvelant programmes et structures. Elle affiche l’ambition de fonder une école plus juste, plus inclusive, plus apte à répondre aux défis du monde actuel. Si nous pouvons nous réjouir de la qualité du travail collaboratif qui a accompagné l’écriture des nouveaux programmes de l’école primaire et du collège pour ce qui est des mathématiques, si nous pouvons être raisonnablement satisfaits de ce que ce travail a produit, le plus dur reste à faire. Comment faire que cette réforme ne soit pas simplement une réforme de plus  qui ne réussisse qu’à rendre plus difficile encore le travail des enseignants ? Comment faire pour qu’elle fasse réellement vivre les valeurs que nous attachons à l’enseignement et l’apprentissage des mathématiques ?  Comment accompagner, aider efficacement ceux qui vont avoir la tâche difficile de mettre cette réforme en œuvre dans un contexte très contraint et, qui plus est pour la première fois, simultanément à tous les niveaux d’enseignement ?  Toutes les forces de la CFEM ne seront pas de trop pour affronter un tel défi.

Et que dire de la formation initiale des enseignants dont on ne peut que constater à quel point elle peine à se reconstruire après le démantèlement subi, épuisant l’énergie et la bonne volonté de ses acteurs ? Et de la formation continue, dont la déshérence, depuis des années,  empêche d’exploiter comme elles devraient l’être les ressources spécifiques qui existent pour notre discipline, grâce au modèle innovateur des IREM ?  Les défis sont nombreux et difficiles mais, comme le montrait bien aussi la réunion du 16 décembre, le dynamisme, l’engagement et la cohésion dont font preuve notre communauté représentent une force que nous ne saurions sous-estimer. A l’étranger, où souvent l’on doit affronter des difficultés bien similaires, on nous l’envie régulièrement.  

logo icme 13L’année qui s’annonce est aussi une année importante pour la CFEM sur le plan international. C’est en effet en juillet 2016 qu’aura lieu à Hambourg, le treizième congrès ICME, le plus grand événement international concernant l’enseignement des mathématiques, et le colloque satellite du groupe d’étude HPM (Histoire et pédagogie des mathématiques) affilié à l’ICMI sera, lui, organisé en France, à l’université de Montpellier, la semaine précédente. De plus, l’un des trois thèmes d’activités de la demi-journée thématique du congrès concernera la présentation et comparaison de quatre grandes traditions didactiques d’Europe continentale, celles de l’Allemagne, de la France, de l’Italie et des Pays-Bas. Un groupe piloté par Werner Blum dont je fais partie prépare activement cette demi-journée. Nous avons choisi de l’initier par une première heure commune où les quatre traditions seront brièvement introduites, comparées et contrastées suivant quatre dimensions essentielles : le rôle joué par les mathématiques et les mathématiciens ; la façon dont cadres théoriques et  réflexion épistémologique ont influencé et influencent la conception et le développement de la recherche didactique ; la place donnée au design didactique ; l’importance donnée au, et les formes prises par, le travail expérimental et empirique. Ensuite chaque tradition disposera d’une heure pour une présentation plus approfondie et d’une heure pour mettre en évidence les interactions qu’elle a développées avec d’autres traditions et cultures, en Europe et hors d’Europe, ainsi que les fécondations mutuelles qui en sont résulté.

dessin icme

C’est là un ambitieux programme et, pour le mener à bien pour ce qui est de la tradition française, un groupe s’est constitué au sein de la CFEM. Nous voudrions arriver à refléter cette tradition dans la diversité de ses facettes, montrer où elle puise ses sources et ce qui l’a façonnée ; nous voudrions montrer que, grâce aux IREM notamment, la recherche didactique s’y est développée en étroit contact avec le terrain, mais aussi avec une attention particulièrement forte portée aux mathématiques, à leur épistémologie et à leur histoire. Nous voudrions montrer l’évolution des problématiques, mais aussi les résultats obtenus et leur capitalisation progressive, ainsi que les défis sans cesse renouvelés. Inspirés par une initiative de nos collègues néerlandais, nous avons aussi prévu une publication consacrée aux collaborations, en nous centrant plus particulièrement sur les collaborations avec les pays du Sud, Afrique, Amérique latine, Asie. Dans dix pays, des équipes y travaillent. A ces préparatifs, s’ajoute la réalisation d’entretiens filmés avec Guy Brousseau, Yves Chevallard et Gérard Vergnaud, complétant ceux réalisés avec Maurice Glaymann, Jean-Pierre Kahane et André Revuz pour le centenaire d’ICMI en 2008, des témoignages essentiels pour notre mémoire collective. La préparation de cette après-midi, est un défi pour notre communauté, mais aussi une occasion privilégiée de réfléchir à nos forces et nos faiblesses, à ce qui nous anime, à ce vers quoi nous voulons aller.

Cette après-midi thématique ne sera cependant qu’une des multiples occasions que nous aurons au cours de ce congrès d’échanger avec des collègues d’autres pays et d’autres cultures.  Or nous avons un grand besoin de ces échanges. Ils nous obligent à regarder différemment notre propre système,  à questionner ce qui nous semble naturel, normal, nécessaire, et en fait ne l’est en rien. Ils nous obligent à voir qu’existent des alternatives là où cela nous semblait impossible. Ils nous obligent à réaliser que, malgré nos problèmes et nos difficultés, nous sommes toujours des privilégiés, et que nous avons à apprendre de ceux qui, notamment dans les pays du Sud, sont confrontés depuis longtemps aux inégalités sociales, de tous ceux qui cherchent, dans des conditions souvent difficiles, à faire de la diversité culturelle et linguistique un atout et non simplement un obstacle.

Une volonté politique, des moyens pour que cette volonté politique devienne convaincante sont certes nécessaires, mais le sont tout autant les gestes que nous pouvons faire au quotidien, individuellement et collectivement au sein de nos institutions, des réseaux auxquels nous appartenons, pour faire que l’éducation qu’ils reçoivent à l’école ouvre l’esprit de nos élèves, leur donne des moyens pour comprendre de monde qui les entoure, et d’aider à le rendre meilleur, plus tolérant et plus solidaire. Les mathématiques, bien commun de l’humanité, universelles mais aussi si diverses, au carrefour de tant de cultures, ont bien un rôle tout particulier à jouer pour que cette vision se concrétise. J’espère que l’année qui s’annonce nous permettra d’avancer dans ce sens, vous souhaite à tous d’excellentes fêtes de fin d’année et vous adresse mes meilleurs vœux pour 2016.

Michèle Artigue, le 22 décembre 2015


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